
Clémentine de Chabaneix
The Art of Blurring Boundaries
The works of Clémentine de Chabaneix all have the same quality : they systematically give the audience something they didn’t expect, and one look is never enough to exhaust their multi-faceted content.
Their appeal is conveyed by very simple things : the apparent softness of enameled ceramics representing young girls with round wistful faces, or furry animals with whose pelts are linked, as in the case of bears, to stuffed toys from our childhoods. But boundaries are often blurry.
First, between human and animal. When a young girl is not hiding behind a cat or a wolf mask, she carries a fox on her shoulder or a toad in her hand. And when the mask is not enough anymore, she turns into a Chimaera with a donkey or a goat head.
Second, between dreams and reality. The Chimaera is one example of it, as well as the peaceful coexistence between wild animals and frail young girls. But there are many more, for the works of Clémentine de Chabaneix are peppered with dreams references. In her sculptures, her characters ride pets, or use toads a step, but this change in scale never takes the onlooker aback because of the dreamlike nature of the works. In her drawings , often somber, characters meet their doppelgängers, made of light and darkness, and isolated houses overlook ethereal landscapes where simple silhouettes cast oversized shadows.
Finally, between the feelings of the onlookers, who, brought by the softness the works, keep looking because of their oddity and slightly out of place feel. More often than not, they have a hard time pinpointing their emotions in front of smooth eye-catching sculptures and mysterious drawings with their gothic-romantic atmosphere that are open to never ending interpretations. This is where their strength reside : the works of Clémentine de Chabaneix go along with any mood swing and the weather outside, but, more importantly, the weather inside.
Jean – Daniel Mohier

Clémentine de Chabaneix
Éloge de la tendresse radicale
Nous ne sommes pas hors de l’univers ni dans l’univers. Nous sommes l’univers. Il est en nous et nous sommes en lui.
Séverine Kodjo-Grandvaux – Devenir vivants (2021)
Dès son enfance, Clémentine de Chabaneix est baignée dans un écosystème de femmes où l’art et l’amour du vivant lui sont transmis. Avec sa soeur jumelle, elle est élevée par une mère comédienne dotée d’un fort caractère et d’une liberté également héritée. L’artiste se souvient d’un voyage au Brésil, d’impressions puissantes d’un vivant aussi flamboyant que mystique. “J’ai des souvenirs de serpents qui mangent des cochons, de nous qui jouons dans les sables mouvants, d’une grand-mère qui me vaudou-ise sur la table de sa cuisine.” Un héritage artistique également reçu de ses grands-parents, Claude et François Xavier Lalanne, dont l’univers à la fois sculpté et animalier, trouve de fortes résonances au sein de sa pratique. Elle se souvient des week-ends passés chez eux, réveillée par le martèlement du métal, vivant dans une grande liberté et dans l’observation constante du jardin. Elle est impressionnée par l’engagement total de ses grands-parents envers leur travail qui occupe une place centrale dans la famille. Un engagement qui la motive à son tour envers la céramique.
L’oeuvre de Clémentine de Chabaneix est autant nourrie de ses souvenirs d’enfant que de ses aspirations présentes. Un personnage évolue au sein de son imaginaire : une jeune femme. Personnification de l’artiste elle-même qui existe en attention avec les plus-qu’humains : les animaux, les arbres, les fleurs, les insectes, les plantes, le vent. L’artiste développe un répertoire de formes, d’éléments et d’êtres à partir duquel elle démultiplie les situations et les possibles. Nous y retrouvons une grenouille, une flamme, un chat, des bûches de bois, un lapin, un ours, un alligator, une fleur ou encore un masque de loup. Le personnage de la jeune femme est souvent masqué de têtes animales. Son corps se métamorphose pour littéralement donner corps aux alliances interspécifiques. Ainsi, nous la rencontrons masquée d’une tête bovine, tenant sur sa main un oiseau. Ailleurs, sa chevelure devient un abri pour la grenouille, le serpent et l’abeille. “Nous, les êtres humains, sommes des créatures nées de la Terre. Nous avons évolué en compagnie des plantes, des animaux et d’une myriade d’autres êtres vivants, et, tous, nous sommes ici sur Terre chez nous d’une manière identique. Imbriqués les uns dans les autres, nous sommes des créatures fragiles, dépendantes de systèmes terrestres robustes, mais aussi en perpétuel changement.” Il s’agit alors de représenter les façons dont chacun se camoufle ou se transforme pour exister librement avec l’autre, pour prendre soin et se protéger mutuellement. Plus qu’un compagnonnage, l’artiste nous donne à voir et à ressentir un ensemble d’alliances vivant activé par l’enlacement, le silence complice, le geste tendre et parfois même la fusion.
Les oeuvres manifestent une osmose des corps où chacun dépend de l’autre, où chacun s’implique l’un envers l’autre. En ce sens, Clémentine de Chabaneix installe une écologie du désir, à savoir : “Une écologie qui peuple la scène d’êtres qui s’affectent et cherchent à être affectés les uns par les autres, une fleur qui apostrophe une abeille mâle, c’est-à-dire qui le détourne, et une abeille qui répond à l’appel de la fleur. Et ces désirs demandent qu’on active d’autres histoires ; non pas que l’on déconstruire les récits dominants, mais qu’on les détourne, comme la fleur détourne l’abeille, qu’on réponde au désir de récits par un récit de désirs, un récit où la pensée et la sensualité passent et s’affectent mutuellement.” Il nous faut prêter attention aux gestes des êtres modelés dans la terre, les manières dont ils s’étreignent avec affection, se portent pour avancer ou danser ensemble. Les oeuvres traduisent cette écologie du désir et en visibilisent les vulnérabilités. Il est à noter que les hommes sont totalement absents de l’imaginaire de l’artiste. Si elle a grandi principalement avec et auprès de femmes, il n’est pas exclu de penser que cette absence choisie ouvre un questionnement quant au devenir de nos écosystèmes broyés par une pensée dominante patriarcale, extractiviste et meurtrière. Consciente de la réalité de notre monde, Clémentine de Chabaneix fabrique un espace utopique, un monde parallèle débarrassé des prédateurs. Tel un éloge de la tendresse radicale, l’artiste sculpte une société pleinement régie par l’écoute, le soin, la douceur, l’amour et l’attention envers le vivant.
Julie Crenn
